Dogbo Blé: un procès, un journaliste et un carnet de note

par maboisvert

 

« Il a été condamné parce qu’il fallait qu’il soit condamné », titrait « Le Nouveau Courrier », un journal pro-Gbagbo. Pendant deux semaines, j’ai suivi le procès de Brunot Dogbo Blé et de quatre co-accusés. Je livre ici mes notes personnelles avant de compiler dans un article plus succinct.

Le 11 octobre dernier, la justice a remis une sentence à cinq accusés. C’était le premier procès des ex-Gbagbos. Un procès expéditif, mais qui en a dit beaucoup sur les Forces de Sécurité ivoiriennes où le jugement des quatre subalternes était superflu. C’est Brunot Dgobo Blé, ancien chef de la garde présidentielle de Laurent Gbagbo qu’on voulait décapiter.

Ce fut un procès expéditif. Comme le sont souvent les procès militaires. En même temps, il y avait une étrange corroboration des faits de toutes les parties. Le colonel-majeur Adama Dosso était au Golf Hotel pour une réunion de coordination avec le clan Ouattara le 12 Mars 2011. Il y est arrivé dans un hélicoptère de l’ONUCI, puisque toutes les routes étaient bloquées par les pro-Gbagbos. Le soir, après le meeting, Dosso a raté le dernier hélicoptère. Il a décidé de passer par la route, car il devait suivre un traitement médical, selon des témoins (mais les détails de pourquoi il devait quitter reste peu clair). Un passeur l’amène jusqu’au barrage des pro-Gbagbos. Là, il se fait d’abord passer pour un diplomate camerounais pour passer le contrôle (l’Ambassade du Cameroun est enclavé dans le territoire encerclé de l’Hotel du Golfe). Les militaires responsables du blocus ont reconnu Dosso et auraient signalé sa présence à la garde présidentielle. Une escorte de la garde présidentielle est débarquée, s’est saisie de Dosso et l’a exécuté en retrait d’une autoroute.

Si tous s’entendent sur ces faits, le flou reste sur la responsabilité de chacun, notamment du Général Dogbo Blé.

Dogbo Ble, tout le long du procès, est resté de marbre. « Je suis en paix avec ma conscience et avec Dieu », a-t-il dit. Il en a donné l’impression tout le long.

Tout le contraire des autres accusés qui s’agitaient, se défendaient, frétillaient devant le président du tribunal militaire. Les différents avocats faisaient de même. L’avocat du Général, Mathurin Dirabou,est resté calme lors de son plaidoyer final, expliquant le manque de preuves, alors que ceux des quatre autres co-accusés frétillaient aussi.

Compréhensible, car les quatre co-accusés avaient la possibilité de s’en sortir, alors que Dogbo Blé, condamné, doit aussi attendre deux autres procès. Peut-être plus même.

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Le procès a été qualifié de « politique» par plusieurs. Les badauds qui s’y sont déplacés semblaient l’être. Les supporteurs de Ouattara s’exclamaient fort. Les partisans de Gbagbo, ne faisaient que des passages furtifs, discrets. 

Anecdote: un badaud psssitte un des accusés, Jean-Noel Lagaud Leo, lors du passage d’un accusé entre le fourgon et le tribunal.  Lagaud se retourne lui fait un salut de la main, un sourire maladroit, le regard attristé. Le badaud lui sourit et quitte le palais de justice. Je le suis. Il ne se retournera pas à mes appels. Il marche même plus rapidement.

Cette petite scène est symptomatique de l’inconfort qui règne depuis la fin de la crise électorale de 2010-2011. Les Pro-Ouattara se gonflent le torse et refusent d’accepter que ADO-solutions n’est pas une panacée magique pour tous les maux du pays. Les pro-Gbagbos, eux, se cachent, refusent de parler et craignent d’avoir des problèmes. Il est pratiquement impossible d’interviewer un pro-Gbagbo.

On n’avait qu’à lire les journaux pour comprendre. Tous ligués selon les opinions politiques. Le Nouveau Courrier, un journal pro-Gbagbo en a fait une édition spéciale, livrant le récit des jours, mais surtout des faits inédits, comme des analyses psychiatriques (dont la véracité reste à prouver) et parle de « Dogboblé-mania » sur les réseaux sociaux… se basant sur quatre posts sur facebook… de la même personne. L’auteur de l’article s’enflamme et le compare à Samoury Touré. Typique d’une propagande qui fonctionne toujours chez un certain public. Mais tout de même symptomatique d’une tension qui persiste, d’un inconfort et surtout d’une réconciliation qui est de plus en plus tardive, pour ne pas dire complètement évacuée.

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La plupart des procès en cour martial sont relativement simples ; ils visent à déterminer qui a donné l’ordre  et d’évaluer si la personne incriminée avait raison de respecter cet ordre (ou de désobéir). Les lois régissant la vie militaire se résumant dans la plupart des pays à un code peu volumineux, les procès ne se perdent pas dans des débats sur le fonctionnement de la même façon que le sont les procès criminels civils.

Et dans la plupart des procès militaires, les inculpés sont souvent pris en situation de flagrant délit ou sont inculpés que lorsqu’il y a des preuves carrément irréfutables. L’institution militaire a des mécanismes de protection immense. On ne s’étiole pas en palabres par craintes de se poser les véritables questions philosophiques et morales qui hante son entreprise : celle de créer des machines à tuer. Ajoutons à ceci que les hiérarchies militaires ont tendances à vouloir une justice expéditive pour ne pas  porter atteinte à l’institution militaire, notamment en mettant au grand jour les zones d’ombres de l’armée.

Alors que les avocats, pour la plupart des civils, grugeaient dans le code militaire pour tenter de trouver des vices de procédure, le procès a continué. Maitre Dirabou, avocat de Dogbo Blé, a aussitôt demandé que le procès soit porté en appel. Sous-jacent, un certain inconfort émanait de la défense civile devant un système judiciaire où le Président de la cour mène le procès d’une main ferme, étant parfois très rude.

D’autant plus que le Président appelle à la barre plusieurs accusés et n’hésite pas à les confronter l’un devant l’autre. Et vu que certains avaient plus à gagner que d’autres, l’impact était saisissant, les accusés se débattant comme des truites dans l’huile chaude. 

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À savoir si Dogbo Blé avait bien donné l’ordre de tuer Dosso, c’était parole contre parole entre le Général et un de ses subalternes, Jean-Noel Lagaud Leo. L’accusation a misé sur le fait que Dogbo Blé n’était pas homme à laisser ses hommes se balader pendant six heures sans qu’ils lui rendent compte. 

Dogbo Blé terrorise bien des gens. Les évènements des dernières années ont prouvé que l’ex-Général n’était pas un mou. Mais la sentence de 15 ans qu’il a obtenu réaffirme une chose : la hiérarchie militaire est toujours en contrôle et donc Dogbo Blé est nécessairement coupable. Ce n’est donc pas une décision tant politique qu’inhérente à l’institution militaire.

Pour le pouvoir en place, il est fort utile que Dogbo Blé et ses quatre hommes soient coupables, mais le procès lui-même ouvre une fenêtre sur une crise et sur le fonctionnement de l’institution militaire durant cette période.

Parce que même si les preuves tangibles que Dogbo Blé a donné l’ordre manquent, à force de lire  sur le Général, j’ai moi aussi la certitude que Dogbo Blé n’est pas le type d’homme à laisser se balader librement sa « garde rapprochée » pendant six heures sans qu’ils rendent des comptes. 

* * *

J’ai développé une addiction malsaine pour ce procès. J’en ai rêvé la nuit, j’en ai même mis dans mon café.

J’avais une position de prédilection : une galerie des VIP, dans les fauteuils bien confortables, entre les observateurs, les juristes et quelques intéressés. Une régulière a attiré mon attention : elle se pointait au procès, gardait des verres fumés clinquant à la monture blanche, une attitude de princesse. J’ai soupçonné qu’elle avait une connexion avec Dogbo Blé, mais ce n’est peut-être que moi qui, intrigué par tous ces gens, cherchant une maitresse en pleurs, une femme attristée ou une sœur vertueuse.

Mais j’avais quelques intimes avec moi durant ce procès : j’avais l’impression d’être assis entre Hanna Arendt et Donna Winslow.

Laissons de côté les justifications d’Arendt. Tout procès qui parle le moindrement de suivre des ordres réverbéra ce que la dame a écrit dans Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal. Inutile d’expliquer pourquoi elle se tenait à ma droite. C’est même un peu cliché, mais visiblement les avocats de la défense et les procureurs l’ont lu ici en jouant le jeu « il n’a fait que suivre les ordres », argumentant subtilement qu’ils étaient les victime d’un système. L’Allemande était peut-être un peu trop présente en fait.

Pour Donna Winslow, c’est une autre chose. Donna Winslow, une anthropologue canadienne, a participé à une commission d’enquête visant à faire la lumière sur les causes des débordements des troupes canadiennes en Somalie (http://www.lareau-legal.ca/SomWinE.pdf). Dans son rapport, elle a mieux que quiconque pourquoi même une armée disciplinée commet des atrocités. Un petit bijou et un classique de l’anthropologie militaire.

Durant les centaines de pages de son rapport, Winslow souligne ces attitudes et comportements qui permettent aux armés de tels dérapages. À la base, elle se réfère sur le concept établi par JT Downey :

« An armed force is a body of men organized to achieve its ends irresistibly by coordinated action. Cohesion is therefore the essence of its being » (Downey,1977 : 62).

 

A partir de ceci, Winslow décrit un système où les militaires d’un même régiment se protègent les uns les autres, se couvrant et construisant « un mur de silence » autour de leur activité. Elle ajoute :

« Unit pride can become so exaggerated that one only respects the memebrs of one’s unit , iginoring and sometimes resenting those outside the group » (Winslow , 1992 :263).

L’étrange ballet des procureurs visait à casser ce moule. Le magistrat, en appelant plusieurs accusés à la barre et en les laissant se débattre visait à briser cette solidarité militaire. Dogbo Blé semblait être un piètre danseur, s’extirpant de ce bourbier en ayant une attitude ferme et dégagée. On n’a pas de croire que c’est un homme aux commandes.

Pourtant, dans le box des accusés, les accusés se passaient les bouteille d’eau, discutaient, semblaient même s’entendre. Lagaud, principal témoin à accusé son supérieur, et Dogbo Blé lui-même ont échangé à plusieurs reprises bouteilles d’eau et paroles. Malgré tout, on sentait qu’il y avait une cohésion qui, malgré les attaques disciplinaires, malgré les accusations,, restait intacte. Comme si les faits et la part de scandale qui était révélé étaient mis en scène, mais qu’autre chose se dissimulait sous les faits.

Donna Winslow concluait surtout dans son rapport le jugement d’une institution qui renforce des comportements au nom des « core values » , et qui se déresponsabilise une fois qu’elle perd le contrôle de ces hommes. Mais aussi celui d’une société qui refuse de regarder droit dans les yeux ce qu’est un militaire, un agresseur qui doit être contrôler par la « discipline ».

Dogbo Blé, tout au long de son procès, a justement rappelé qu’il était le fruit d’une institution, qu’il n’a fait que son boulot de chef de la garde présidentielle. Il s’est même présenté comme un pourfendeur de l’État.

«  Je voudrais avoir une pensée toute particulière pour les soldats de la Garde républicaine qui étaient sous ma garde et qui sont tombés au champ d’honneur en défendant les instituions de la République, en accomplissant leur mission régalienne, telle qu’inscrite dans le décret qui a créé la Garde républicaine […] qui stipule que la Garde républicain a pour mission de défendre et d’assurer la sécurité du président de la République. C’est en accord avec cette mission noble qu’ils sont tombés. […] Ils ont fait leur travail conformément à la mission de la Garde républicaine qui est la protection du président Laurent Gbagbo, président déclaré élu selon la Constitution. »

Et il rajoute :

«  Moi, je n’ai pas de dettes de sang avec la Côte d’Ivoire. Ma fonction n’est pas politique. Des gens sont dans une logique pour dire que Gbagbo et Dogbo Blé ont ensanglantés la Côte d’Ivoire. »

 

Sa rhétorique était claire : il est un bon soldat qui n’a fait que remplir ses tâches telles que définies par le corps légal de la République de Côte d’Ivoire. On peut le croire, mais on comprend tout de même mal comment l’assassinat de Dosso était relié à la sécurité du président. Tout come la répression des manifestations pro-Ouattara, le blocus du Golf Hôtel ou autres rôles obscurs qui seront le sujet de procès futurs.

Contrairement à ce que Winslow a diagnostiqué au sein de l’armée canadienne, ici, Dogbo Blé souligne qu’il ne faisait que respecter les « core values », mais surtout respectait le contrôle civil de l’armée. On ne peut pas parler d’une débâcle, mais bien d’une prise de contrôle.  Sa discipline contraste avec celle des forces sécuritaires qui ont de la difficulté à convaincre que, tout simplement, elles en ont.

Subtilement, il pose aussi la question sur quel devait être son rôle durant la crise. Quel est le rôle du militaire alors que, juridiquement parlant, il a fait ce qu’il devait faire. La Garde républicaine n’avait pas à tuer Adama Dosso. Mais avait-elle tort de défendre Laurent Gbagbo?

Mais la question ne se pose plus : les cinq accusés ont été déchus de leur titre militaire. Et désormais, ce seront des civils qui seront confrontés. Ils devront répondre de leurs actes comme tels, probablement devant une cour civile.

Encore une fois, la grande muette est la grande gagnante.

 

 

Sources :

J.C.T. Downey, Management in the Armed Forces: An Anatomy of the Military Profession (London: McGraw Hill, 1977), p. 62, quoted in LCol C.A. Cotton, « A Canadian Military Ethos », Canadian Defence Quarterly 12/3 (Winter 1982-83)

Donna Winslow, The Canadian Airborne in Somalia: A Socio-Cultural Inquiry, study prepared for the Commission of Inquiry into the Deployment of Canadian Forces to Somalia (Ottawa: Public Works and Government Services, 1997).

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